Une cuisine comme étude de l’énergie vitale de l’espace
- Martin Ceder

- 17 déc. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 déc. 2025
Dans de nombreuses traditions spirituelles, la qualité qui anime un espace est appelée énergie vitale, prana ou chi. Dans des contextes plus cartésiens, on appelle cela l’architecture.

Je crois que la véritable valeur d’un architecte réside dans sa sensibilité à l’espace : sa capacité à organiser et à créer des lieux qui prennent en compte le mouvement, la présence, l’attention et la vie. Cette sensibilité existe indépendamment de toute référence explicite à la spiritualité. Qu’on en parle ou non, le résultat est le même : des espaces dans lesquels on se sent bien.
Cette cuisine constitue un cas d’étude clair où considérations énergétiques et logiques fonctionnelles convergent naturellement.

Angles, circulation et fenêtre entre évier et plaque de cuisson
Au niveau de la fenêtre située entre l’évier et la plaque de cuisson, j’ai volontairement évité de proposer un plan de travail ou des meubles en retour devant l’ouverture. Les angles, en particulier dans des espaces très actifs comme la cuisine, ont tendance à bloquer les flux, d’un point de vue énergétique.
Même s’il existe aujourd’hui des meubles ingénieux permettant d’exploiter ce que l’on appelle les « angles morts », ceux-ci introduisent malgré tout une obstruction, à la fois physique et perceptive.
D’un point de vue cartésien, le constat est tout aussi clair : dès que deux personnes cuisinent ensemble, un angle devient partiellement inaccessible dès qu’une personne occupe la zone. Les cuisiniers amateurs avancés ont souvent besoin d’un accès rapide et instinctif à un ustensile ou à une poêle. Quand le wok est à pleine puissance, il faut pouvoir agir immédiatement.
Dans ce cas précis, qualité énergétique et logique d’usage vont dans le même sens.

L’évier devant la fenêtre : plaisir et présence
À l’inverse, l’évier a été volontairement placé devant une fenêtre. Faire la vaisselle devient un moment plus agréable lorsqu’il est accompagné d’une vue vers l’extérieur. Cela permet également de maintenir une forme de présence discrète : garder un œil sur les enfants qui jouent dans le jardin, percevoir la lumière, le temps, les saisons.
Il ne s’agit pas d’un luxe, mais d’une manière d’inscrire les gestes du quotidien dans la vie, plutôt que de les isoler.
Ouvertures, distances et apparition d’un mouvement en spirale
Cette cuisine comporte deux ouvertures de portes et une fenêtre entre l’évier et la zone de cuisson. Il était important de laisser un espace suffisant de part et d’autre de l’habillage intérieur de la fenêtre, qui couvre le joint entre le dormant et le mur. Ces marges ne sont pas uniquement techniques : elles permettent aux circulations — physiques et perceptives — de se faire sans friction.
Lorsque l’on trace des flèches à travers l’ensemble des cinq ouvertures, un mouvement dans le sens inverse des aiguilles d'une montre apparaît.
La spirale est un mouvement dynamique, mais sa simplicité lui confère un caractère archaïque. Elle associe ainsi deux qualités : la puissance (archaïque) et le mouvement (dynamique). Le sens dans le sens inverse des aiguilles d'une montre vient en contrepoint de la majorité des rotations que nous percevons culturellement comme étant « dans le sens du progrès », généralement associées au sens horaire. Qu’il existe ou non une prédominance objective de ce sens dans la nature ou l’univers importe finalement peu : ce qui compte, c’est l’expérience sensible de cette différence dans l’espace.

La valeur du vide central
L’espace central de la cuisine est volontairement généreux. Le foyer est composé de deux adultes qui ne sont pas de grands cuisiniers amateurs. Ils peuvent donc se permettre un espace qui dépasse les stricts impératifs fonctionnels.
Ce vide n’est pas un espace perdu. Il autorise le mouvement, la pause, la rencontre, la respiration. C’est un espace pour être, et pas seulement pour faire.
L’architecture comme sensibilité
Ce projet montre comment des choix architecturaux peuvent répondre simultanément :
aux usages et à l’ergonomie,
aux circulations et à l’accessibilité,
à la perception et au confort,
et à ce que de nombreuses traditions appellent l’énergie vitale.
Qu’on choisisse de la nommer ou non, le rôle de l’architecte est de sentir, organiser et révéler ces qualités. Lorsque cela fonctionne, l’espace ne se contente pas de remplir une fonction : il soutient la vie.








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